C'est la rentrée et voici venu le temps des démonstrations. Beaucoup de nos clubs sont sollicités à cette époque  à l'occasion des traditionnels rassemblements d'associations censés présenter les différentes activités offertes par les communes. Que se soit sous forme de stand ou de démonstrations, l'objectif est de se faire connaître et de susciter éventuellement de nouvelles adhésions tout en participant à la vie associative locale. Cette activité, devenue un rituel de début de saison, n'est pas toujours simple à gérer.

D'abord parce que, par définition, c'est très tôt dans le calendrier, le plus souvent en septembre. Parfois, les clubs n'ont pas encore retrouvé tous leurs pratiquants. Ceux qui sont là, ne sont pas toujours disponibles pour cause de rentrée des classes ou autre... Sans compter que les vacances ont fait leur effet et les automatismes et sensations se sont estompés pendant la trêve estivale …

A Foix, nous participons tous les ans à deux manifestations locales qui s’enchaînent à une semaine d'intervalle les 2ème et 3ème weekend de septembre.

La première se déroule sur le weekend complet, c'est VitalSport, organisée par la chaîne de magasins Décathlon. Manifestation importante avec plusieurs milliers de visiteurs, chapiteaux, podium, animations diverses qui vont du mur d'escalade à une piscine entièrement montée pour l'occasion pour initier à la plongée ou au water-polo, sans compter les incontournables clubs de rugby bien sûr, et la plupart des clubs sportifs de la région. Plus de 50 clubs sont représentés avec stands et animations proposés en continu. Les arts martiaux et sports de combats sont regroupés sous un chapiteaux dédié avec un tapis central (gracieusement prêté par l'Aïkibudo fuxéen) de 40 à 60 m2 selon les années. Public hétéroclite mais très familial avec beaucoup d'enfants.

La seconde manifestation est le Forum des Associations, organisé par la mairie et que l'on retrouve maintenant dans beaucoup de commune. Le forum se déroule uniquement sur une journée et en plein centre ville « à ciel ouvert ». A ce propos, je recommande vivement un petit randori sur des tatami mouillés par la pluie, le spectacle est assuré même si ça ressemble parfois aux toros-piscine… On y rencontre toute association y compris non sportive, le public est donc forcément différent mais pas moins intéressant.

Dans chacune de ces manifestations, depuis une quinzaine d'année l'Aïkibudo fuxéen est présent avec une permanence sur un stand et avec une ou plusieurs démonstrations. Et à chaque fois on se repose la question, fin août  : qu'est-ce qu'on fait ? Avec qui et pour qui ? Quel scénario ? Et d'abord, l'Aïkibudo peut-il se démontrer ? Peut-on en faire un spectacle ? Après tout, l'Aïkibudo ne se réduit pas à une activité sportive, ce n'est pas un sport de combat puisqu'il n'y a pas de compétition, ce n'est pas non plus une école de self-défense, ce n'est pas une activité culturelle ni une association de passionnés de moyen-âge japonais, encore moins un centre d'initiation au bien-être comme c'est la tendance mystico-gazeuse actuelle … et en même temps , c'est un peu tout çà quand même : on bouge suffisamment pour tremper le kimono régulièrement, au niveau combat on est pas en reste, face à une agression on est pas du genre à reculer (sic!), la culture japonaise n'est jamais très loin et on est sensé se « faire du bien « ! Alors, est-ce qu'on peut arriver à faire passer ce message dans une démonstration de 10/15 mn devant un public bruyant et plutôt hétéroclite ? Et d'abord, de quoi se compose ce public ? ... car la première des choses qu'on apprends dans les écoles de marketing , c'est de savoir à qui on s'adresse.

Si à Bercy, les spectateurs présents sont censés être tous au courant qu'ils vont assister à un gala d'arts martiaux et de sports de combats, pour ce qui nous concerne c'est complètement différent.

En ce début d'année scolaire, nombreuses sont les personnes qui cherchent une nouvelle activité suite aux « bonnes résolutions » des retours de vacances. On trouve aussi les parents qui essayent de « caser » leur rejeton dans une activité tonique mais où il sera encadré, espérant plus ou moins consciemment que l'enfant en question reviendra « calmé » à la maison ! Il y a aussi des nostalgiques qui ont enfilé un kimono étant plus jeunes et qui pensent qu'il est temps de s'y remettre avant d'être trop rouillés. On rencontre également souvent des personnes qui n'ont jamais pratiqué et surtout qui n'ont jamais osé alors qu'elles en rêvaient et qui se décident enfin à franchir  le pas. Certains veulent apprendre à se défendre car … on ne sait jamais avec tout ce qu'on entend ! Il y a bien sûr les théoriciens qui ont tout compris, qui nous expliquent l'histoire et les principes des arts martiaux, qui ont une bibliothèque entière consacrée à la question et qui finalement on envie de passer à la pratique.  Régulièrement, on a aussi des personnes en « mal-être » voire même avec de grosses difficultés et qui croit voir dans notre pratique une thérapie ou en tout cas un refuge (nous ne sommes pas toujours « outillés » pour accueillir ces gens-là et est-ce vraiment notre vocation ?). Ajoutons à ce panorama toute une panoplie de curieux attirés par le spectacle, l'exotisme ou simplement « l'aspect physique » …

 

Où se place l'Aïkibudo dans ce contexte et comment répondre et à qui ? Il y a une certaine ambiguïté au départ car présenter une démonstration , c'est prendre le risque de montrer que  l'aspect « externe » de notre art, le côté apparent, d'autant plus devant un public non initié. Si on explique d'emblée, que l'Aïkibudo est un engagement à long terme où les « bénéfices » viendront au fur et à mesure de notre progression et des années de pratique et qu'au-delà d'une forme physique certaine, on recherche quelque chose de plus profond qu'on appelle « harmonie » … on risque de se heurter à beaucoup d'incompréhension. Et pourtant, il faut bien commencer par quelque chose ! Nous avons régulièrement des nouveaux adhérents venus simplement pour « bouger un peu » et qui se prennent au jeu pour découvrir avec bonheur tout ce que l'Aïkibudo véhicule de valeurs.

Sur le stand, les questions sont toujours les mêmes au fil des années avec les grands standards: c'est quoi la différence avec l'Aïkido ? Est-ce que c'est efficace ? Pourquoi vous avez ces robes ? 50 ans, c'est pas trop tard pour commencer ? Il y a des femmes qui pratiquent ? Etc …

Le danger est de se laisser entraîner dans de grandes explications alors qu'on sait très bien que l'Aïkibudo est avant tout une pratique et qu'il faut éviter de trop verbaliser sous peine de se retrouver dans un monde imaginaire très loin des tatami. On fait quand même des tentatives :

  • non , l'Aïkibudo n'est pas efficace parce qu'il n'est pas fait pour çà … par contre je vous déconseille de vous attaquer à un pratiquant car il sait très bien se défendre !

  • On a rien à voir avec l'Aïkido bien qu'on soit cousins …

Finalement, on s'en sort par la meilleure des formules :

  • venez au prochain cours, prenez un jogging et montez sur le tapis – vous ne risquez rien, on est tous des gens très gentils et extrêmement sympathiques – on commence doucement, chacun à son niveau - vous verrez sur-place les autres pratiquants, l'ambiance ... et  c'est gratuit, ensuite vous déciderez !

En fait, il faut la plupart du temps rassurer car on sent presque toujours une appréhension. Généralement on arrive à décider quelques personnes à franchir le pas. Reste la fameuse démo :

  • revenez à 17h, on fait une démonstration sous le chapiteau et vous aurez une idée de notre pratique.

 

Et tous les ans, le doute revient : quel type de démonstration faut-il préparer ?

Durant les 1ères années, on mettait un point d'honneur à briller : enchaînement bien cadré avec un rythme soutenu et des techniques « spectaculaires ». Les participants, peu nombreux, étaient uniquement des yudansha bien sûr, On enchaînait les chutes plaquées (en plus sur un podium, ça fait beaucoup de bruit!), les immobilisations grimaçantes, les kiaï qui tuent et les attaques au couteau. On voulait impressionner pour convaincre ! Résultat garanti : public effectivement impressionné, commentaires élogieux à faire gonfler l'ego d'un yudansha, applaudissements nourris mais c'était reçu comme du spectacle et les gens repartaient en disant : « C'est super, mais c'est pas pour moi ! » ou « Je suis trop vieux pour ça » ou encore « Ils ont l'air de vraiment se faire mal ! »...

On a donc changé le fusil d'épaule et on a décidé de nous montrer sous une forme plus pédagogique : esquives/canalisations, dégagements sur saisie, katas divers … et là, les commentaires ont été encore plus frustrant : « C'est pas intéressant et de toute façon, çà ne marche pas leur truc ». Effectivement, le rythme n'y était pas et le déroulement était trop scolaire.

On est donc passé à une pédagogie commentée et c'est micro en main qu'on a essayé de faire passer le message. Seulement à part la famille et les amis, personne n'écoute et de toute façon la sono est médiocre et il est quasi-impossible d'entendre les commentaires avec le bruit de fond, les gosses qui courent dans tous les sens, le groupe de Country-Dance qui fait son show dans un coin et le kick-boxing qui fait sa démo clandestinement dans un autre … en plus, il faut reconnaître que le spectateur à du mal à écouter et voir en même temps... et comme il préfère voir, il n'écoute pas  !

Fort de ces expériences, on a donc décidé de procéder autrement. On est parti de la constatation que, dans ce contexte, il n'est pas possible d'expliquer en 15' de démo toute la richesse de l'Aïkibudo, ce qui le différencie des autres arts martiaux, ses principes de bases et sa philosophie. Le parking de Décathlon n'est pas Bercy.  L'idée est donc de présenter notre club en montrant clairement la variété de ses pratiquants où tout le monde peut se reconnaître et surtout en faisant «envie» ! Montrer que, non seulement on pratique un art de qualité mais aussi qu'on prend beaucoup de plaisir à se retrouver et à étudier ensemble. On prépare donc, chaque année , une démonstration avec le plus grand nombre possible de pratiquants, quelque soit leur niveau, et en faisant en sorte que tous soient à un moment ou à un autre, sur le devant de la scène. Il y a donc des enfants et des adultes, des jeunes et des beaucoup moins jeunes, des femmes et des hommes. Bien sûr la difficulté est de trouver un enchaînement qui se tienne et où chacun peut participer sans faire que de la figuration. Tout le monde est ainsi valorisé et on constate d'ailleurs une implication beaucoup plus forte  depuis qu'on a mis en place ce projet par rapport aux premières démos où on se retrouvait parfois à 2 ou 3 seulement. On est maintenant, souvent plus de 12, ce qui est bien pour une mi-septembre  car c'est presque 1/3 de l'effectif du club ! J'en profite pour dire qu'on tient à ne jamais refaire la même démo d'une année sur l'autre et que depuis une dizaine d'année, on a systématiquement présenté une « création originale » ce qui est en soi déjà un challenge. C'est aussi une façon de créer la surprise, y compris pour nos propres pratiquants, car il n'y a rien de plus usant que la routine . La règle de base est que le public ressente les principes que l'on veut démontrer : le zanshin, le kime, le contrôle, l'attitude et la cohérence de nos techniques… et bien sûr le plaisir de pratiquer !

C'est ainsi qu'en proposant une démo résolument tournée vers nous en premier lieu, sans sacrifier pour autant la rigueur et l'exigence de l'Aïkibudo, on arrive à toucher un public plus attentif et à mieux faire connaître notre art. Les retours sont plus nombreux et surtout plus intéressants :

  • vous semblez tous très attentifs et concentrés

  • vous retombez toujours sur vos pieds ?

  • Les attitudes sont belles

  • ça n'inspire pas la violence, au contraire on ressent beaucoup de respect et pourtant ça semble terriblement efficace...

  • c'est rare de voir tous les niveaux ensembles dans une même prestation

Contrairement à ce qu'on redoutait, les gens ne nous tiennent pas rigueur de nos approximations. Ils se rendent bien compte que tout le monde fait de son mieux y compris les débutants et s'identifient d'autant plus à eux.

 

En plus de cet accueil favorable, on s'est aperçu qu'on bénéficie de beaucoup d'effets collatéraux.

 Le 1er est bien évidemment que passer en démo dans de telles conditions et donc avec un peu de stress, est un très bon test de concentration qui ne peut qu'être bénéfique dans la préparation d'un passage de grade par exemple.

 Le second est que vivre cette aventure ensemble, en dehors du cadre confortable du dojo, est un plus pour souder un groupe. C'est un vécu commun qu'on se raconte avec plaisir  et on se repasse la vidéo avec des sourires entendus  d'anciens combattants : « j'y étais ! »

 La démo sert de prétexte pour mener une réflexion sur notre école. C'est à cette occasion que certains pratiquants ont pris conscience de l'ampleur de notre programme et surtout de sa cohérence. Par exemple que le randori sutemi peut être vu comme  la continuité du randori esquive/canalisation qui n'en diffère que parce que Tori reste vertical.

 Le fait de se retrouver tous, quelque soit nos différences de niveaux, dans un enchaînement continu avec les intervenants qui se mélangent tout au long du déroulement, démontre mieux qu'une explication verbale ; qu'il n'y a pas de catégories d'âge, de gabarit ou de genre et que tout le monde peut travailler ensemble en Aïkibudo. Ce côté « réaliste » car dans la « vrai vie » tout le monde est mélangé et on ne choisit pas forcément son interlocuteur et encore moins son agresseur, plaît beaucoup.

Un autre effet collatéral est la reconnaissance de la part d'autres arts martiaux et sports de combat. Pendant 1 journée entière, voire 2 jours pour le Vitalsport, on se côtoie, on échange, on s'entraide, on fait connaissance. Nos collègues sont bien sûrs aux premières loges dans le public lors de nos passages sur le tapis de démo. Depuis quelques années on a remarqué un changement d'attitude dans leur façon de nous voir. Nous avons gagné indiscutablement notre statut d'acteur martial incontournable à Foix et les environs. Le fait de présenter une équipe soudée avec une prestation aboutie, avec un scénario fluide qui s’enchaîne pendant 15' sans temps mort, des techniques qui « leur parle », tout cela contribue à gagner le respect  des autres pratiquants qui avaient tendance à occuper le terrain et se croire les seuls ! Alors que la plupart nous confondaient avec l'Aïkido il y a quelques années, je peux affirmer aujourd’hui qu'ils font bien la différence sans ambiguïté et qu'ils savent tous qu'on pratique l'Aïkibudo. Il s'en suit des relations amicales avec le Kendo, Judo, Karate, Savate, Sambo, Escrime et autres Taï-chi. Certains nous envoient même du monde !

La cerise sur le gâteau est la reconnaissance des autorités locales et des médias : notre club a su se faire apprécier grâce à nos prestations et l'animation qu'on apporte. Le petit plus étant la subvention annuelle de la mairie et l'assurance que nos horaires d'occupation du dojo sont protégés. Le fait de participer à la vie locale par notre présence à ces manifestations mais aussi le fait de montrer qu'on joue un rôle social certains dans notre commune contribue beaucoup à cette reconnaissance.

 

Finalement, on se rend compte que les objectifs sont bien remplis avec cette formule : le club se fait connaître et fait envie. L'Aïkibudo est démontré en mettant l'accent sur ses valeurs physiques et morales, sa rigueur et sa cohérence mais aussi la richesse de sa pratique dont peu d'arts martiaux peuvent se vanter. Ces démonstrations de début d'année, qui pourraient être ressenties comme des servitudes, sont finalement devenues un exercice pédagogique intégré à notre progression que nous prenons plaisir à préparer et présenter !

 

Anecdote (une parmi d'autres) : En 2016, lors de notre passage sur le podium à Vitalsport, en plein randori, un énergumène déguisé en Dark Vador avec son sabre laser est intervenu sans qu'on le voie arriver … frisson dans le public, speaker sans voix... mais le yudansha qui officiait à ce moment ne s'est pas démonté et a intégré aussitôt l'intrus dans sa prestation … et je peux vous dire que le quidam a vite déguerpi en appelant sa mère ! L'Aïkibudo a donc démontré une fois de plus sa supériorité y compris dans la guerre intersidérale !

Renseignements pris et enquête menée rondement sitôt  la démo terminée, il s'est avéré que le gag venait du club d'escrime voisin  qui a voulu faire le malin...